Interview Uncover avec Hoël Guérin

Sur le chemin de l’entrepreneuriat, certaines étapes sont visibles. D’autres le sont beaucoup moins. Entre l’idée, le prototype et la mise sur le marché, il existe un moment charnière : celui où un projet change de nature, où l’on commence à structurer, à valoriser, à faire des choix.

C’est souvent là que de nouvelles questions apparaissent : comment collaborer ? comment créer de la valeur ? et, progressivement, comment protéger ce que l’on construit ?

Pour éclairer cette transition, nous avons échangé avec Hoël Guérin, responsable Recherche appliquée & Développement à HEPIA Genève, qui partage son regard sur ce moment où une innovation devient un projet.

Bonne lecture !

Q : Tu as pris la responsabilité de la Recherche appliquée & Développement à HEPIA il y a seulement quelques mois. Comment décrirais-tu le rôle d’une école comme HEPIA dans l’écosystème d’innovation aujourd’hui ?

H.G : Une école comme HEPIA occupe une position très particulière : nous sommes proches de la recherche mais également des entreprises et des besoins concrets du terrain, notamment à travers notre vocation de recherche appliquée. Notre rôle n’est pas uniquement de produire de la connaissance, mais aussi de créer des passerelles entre les idées, les compétences et les usages, et de favoriser le transfert d’innovation vers les milieux professionnels, notamment en soutenant l’émergence de projets entrepreneuriaux.

Aujourd’hui, l’innovation ne naît plus dans un seul laboratoire ou au sein d’une seule entreprise. Elle émerge souvent d’écosystèmes hybrides, où des profils et des expertises différents collaborent. Une haute école spécialisée peut justement jouer ce rôle de catalyseur : connecter des compétences scientifiques avec des enjeux industriels, environnementaux ou sociétaux très concrets.

Nous avons aussi une responsabilité importante : aider à transformer des intuitions ou des résultats de recherche en solutions réellement utiles, applicables et capables de trouver leur place dans le monde réel.

Q : Entre une idée issue de la recherche et une innovation concrète, qu’est-ce qui fait, selon toi, la différence ?

H.G : Quand je parle d’innovation concrète, j’y associe surtout une notion d’impact. La différence ne tient pas uniquement à la technologie mais aussi à la capacité à comprendre un besoin réel et à construire une solution qui s’intègre dans un usage, un marché ou une organisation.

Une idée peut être brillante sur le plan scientifique sans pour autant devenir une innovation à impact. À l’inverse, certaines innovations reposent sur des technologies relativement maîtrisées, mais répondent très efficacement à un problème concret.

Le passage entre les deux suppose souvent un changement de perspective : on ne se demande plus seulement « est-ce que ça fonctionne ? », mais aussi « pour qui cela crée-t-il de la valeur ? », « dans quelles conditions ? », « avec quel modèle ? ». Pour des startups en particulier, cette capacité à faire le lien entre l’idée, le produit et le marché est déterminante.

Q : À quel moment un projet de recherche devient-il un projet entrepreneurial ?

H.G : À partir du moment où l’on commence à structurer une intention de création de valeur autour du projet.

Ce basculement arrive souvent avant même la création d’une entreprise. Il apparaît quand les discussions changent de nature : on parle d’utilisateurs, de partenaires, de déploiement, de financement, de propriété intellectuelle ou de modèle économique.

Le projet cesse alors d’être uniquement une exploration scientifique. Il devient une démarche qui implique des choix stratégiques, des arbitrages et une vision plus large que la seule performance technique.

Q : Tu as un parcours à la fois académique et entrepreneurial. Quels sont les plus gros malentendus entre ces deux mondes ?

H.G : Je parlerais plutôt de différences de perspectives. La principale concerne sans doute le rapport au temps et au risque.

Dans le monde académique, on cherche souvent à approfondir, démontrer et consolider. Dans l’entrepreneuriat, il faut parfois avancer avec une information partielle, tester rapidement, et accepter une part d’incertitude, avec des enjeux de coûts, d’investissement et de retour sur investissement plus immédiats.

Cela dit, l’opposition entre ces deux mondes est souvent exagérée. Les chercheurs savent gérer la complexité et résoudre des problèmes difficiles. Les entrepreneurs savent transformer une vision en dynamique concrète. Lorsque ces deux approches se rencontrent de manière pertinente, elles deviennent très complémentaires et particulièrement efficaces.

Q : Dans les projets que tu vois émerger, quelle est l’erreur la plus fréquente au moment de passer de la recherche à l’innovation ?

H.G : La tentation la plus fréquente consiste à continuer de perfectionner la technologie sans suffisamment la confronter à son environnement réel. C’est un écueil récurrent dans les projets issus de la recherche et orientés vers l’entrepreneuriat.

Beaucoup restent centrés trop longtemps sur la performance technique par exemple, alors que les véritables enjeux se situent souvent ailleurs : adoption, intégration, usages, modèle économique, cadre réglementaire ou capacité d’industrialisation. Une innovation ne se construit pas uniquement dans un laboratoire. Elle se construit aussi au contact des utilisateurs, des partenaires et, plus largement, des contraintes du terrain.

Q : Aujourd’hui, on parle beaucoup d’innovation. Mais comment s’assurer qu’un projet crée réellement de la valeur, et pas seulement une technologie intéressante ?

H.G : La valeur se mesure rarement uniquement par la nouveauté technologique.

Un projet crée de la valeur lorsqu’il répond à un problème identifié, améliore concrètement une situation ou permet un changement significatif pour ses utilisateurs. Cela suppose d’aller très tôt confronter ses hypothèses à la réalité.

Je pense aussi qu’il faut élargir notre définition de la valeur. Elle peut être économique, bien sûr, mais aussi environnementale, sociale ou territoriale. Dans beaucoup de projets actuels, ces dimensions deviennent indissociables.

Q : Y a-t-il un moment dans le développement d’un projet où tu sais qu’il faut changer de posture et commencer à structurer davantage ?

H.G : Oui. Généralement, ce moment arrive quand le projet commence à susciter un intérêt externe concret : premiers partenaires, premiers financements, demandes de collaboration ou perspectives de marché.

À ce stade, fonctionner de manière informelle ne suffit plus. Il devient nécessaire de clarifier les rôles, les objectifs, les responsabilités et la stratégie globale.

C’est souvent une étape délicate, parce qu’elle oblige à passer d’une logique d’exploration à une logique de construction.

Q : À partir de ce moment-là, certaines questions deviennent incontournables : partenariats, financement… et aussi protection intellectuelle. Comment ces enjeux apparaissent-ils dans les projets que tu accompagnes ?

H.G : Ces sujets apparaissent souvent plus tôt qu’on ne l’imagine.

Dès qu’un projet commence à créer de la valeur ou à susciter de l’intérêt, il devient important de réfléchir à la manière dont cette valeur sera partagée, protégée et développée. Cela concerne bien sûr la propriété intellectuelle : une divulgation publique, même involontaire ou prématurée, peut compromettre certaines démarches de protection, notamment en matière de brevets. Mais cela inclut aussi les accords de collaboration, les droits d’exploitation ou encore la gouvernance du projet.

L’enjeu n’est pas de verrouiller systématiquement l’innovation. Il s’agit surtout de poser un cadre clair qui permette aux collaborations de se développer sereinement.

Q : Dans un environnement où l’on collabore beaucoup, comment trouver l’équilibre entre partager pour avancer et protéger ce qui doit l’être ?

H.G : C’est une question essentielle aujourd’hui, parce que l’innovation est souvent rendue possible ou repose de plus en plus sur des dynamiques ouvertes et collaboratives.

Partager est indispensable pour avancer : les partenariats accélèrent énormément les projets. Mais partager ne veut pas dire tout exposer sans stratégie. Il faut savoir identifier ce qui constitue réellement un avantage différenciant et définir à quel moment certaines informations doivent être protégées.

En réalité, la protection intellectuelle n’est pas un frein à la collaboration. Bien pensée, elle peut au contraire sécuriser les échanges et créer la confiance nécessaire pour travailler ensemble.

Q : Si tu devais donner un conseil à un porteur de projet issu de la recherche aujourd’hui, ce serait lequel pour transformer son idée en innovation durable ?

H.G : Une fois les bases posées en matière de stratégie de partage et, le cas échéant, de protection de la propriété intellectuelle, le principal conseil serait de ne pas rester seul avec sa technologie ou ses résultats de recherche.

Il est essentiel de sortir très tôt du cadre du laboratoire, de rencontrer des utilisateurs, d’échanger avec des partenaires potentiels, de confronter ses hypothèses et d’accepter que le projet évolue.

Une innovation durable ne repose pas uniquement sur une bonne invention. Elle correspond à une solution capable de trouver sa place dans un écosystème réel, avec ses usages, ses contraintes et ses acteurs multiples.

Ce sont souvent ces interactions qui permettent au projet de se structurer et de prendre véritablement forme.

En résumé

  • L’innovation ne naît pas uniquement dans un laboratoire : elle se construit au contact des utilisateurs, des partenaires et des contraintes du terrain.
  • Une divulgation publique, même involontaire, peut compromettre certaines démarches de protection et mieux vaut anticiper tôt.
  • La protection intellectuelle n’est pas un frein à la collaboration : bien pensée, elle crée la confiance nécessaire pour avancer ensemble.

Tu souhaites
postuler ?

En savoir plus