Interview Uncover avec Cristina Olivotto

On parle souvent du prototypage comme d’une phase. Une case à cocher entre l’idée et le produit fini. Mais pour Cristina Olivotto, c’est bien plus que ça, c’est une façon d’être, de penser et surtout de faire.

Coordinatrice d’On l’fait, le premier Fab Lab genevois à vocation pédagogique, aujourd’hui installé au MakerLab ForPro à Plan-les-Ouates, et cofondatrice de la MACO, un projet de manufacture collective, Cristina évolue depuis des années dans des espaces où l’erreur n’est pas un échec, mais une étape.

Nous lui avons posé des questions sur la peur de montrer un prototype imparfait, sur ce qui distingue une idée qui devient réalité de celle qui reste dans la tête, et sur ce que le prototypage a à voir avec l’économie régénérative.

Bonne lecture !

Q : Onl’fait est défini comme un espace pour comprendre, apprendre, faire et partager. En quoi un Fab Lab est-il, par nature, un endroit fait pour prototyper ?

C.O : Je suis convaincue que les Fab Labs comme Onl’fait sont des espaces uniques pour nourrir la créativité, car on y retrouve tous les éléments favorables pour faire naître des idées et les concrétiser. On parle souvent des produits et des prototypes, mais pas seulement : les Fab Labs sont de véritables chantiers à idées. Il est toujours difficile de décrire Onl’fait et les Fab Labs en général sans les avoir visités, car notre rôle est de fournir des ingrédients et des outils. Le reste appartient aux utilisateurs, et les résultats peuvent être très différents. Chacun est libre d’interpréter les opportunités offertes par un Fab Lab selon son parcours, son profil et ses ambitions, d’où le gros succès du concept partout dans le monde.

À la base, dans un Fab Lab on trouve un espace équipé de machines et d’outils, ainsi qu’une équipe de makers passionnés, avec de nombreuses idées, réussites et échecs dans leur portfolio. C’est déjà énorme. J’adore par exemple l’effet « retraité dans le chantier ». Si tu commences un projet en autonomie à Onl’fait, c’est sûr et certain que quelqu’un viendra se renseigner, aura envie d’échanger ou de donner des conseils. C’est donc un espace naturel pour le prototypage.

On peut ajouter que, dans un Fab Lab, la priorité donnée au partage — ce qui différencie un bricoleur d’un maker — ainsi que la compréhension du contexte local sont des éléments essentiels. Car il est presque impossible d’innover en solitaire et sans être ancré dans un contexte local pour en comprendre les enjeux, les réseaux ou encore les matériaux.

Q : En tant que physicienne et ancienne enseignante en sciences, tu as accompagné des enfants et des adultes dans la fabrication. Est-ce qu’on prototype différemment selon si on a été formé·e à l’échec ou si on en a peur ?

C.O : Personnellement, étant formée comme scientifique, je ne suis pas du tout une grande adepte du design thinking, une approche d’inspiration design et ingénieristique. Toutefois, je reconnais que la diffusion de ce modèle a permis de promouvoir une culture de l’erreur et de l’échec, ce qui est essentiel. Concernant le prototypage, je vois deux risques opposés mais tout aussi importants, à tout âge. Le premier, comme mentionné, est le stress de faire une erreur, ce qui est très humain et compréhensible. Il faut comprendre qu’il existe des erreurs liées à un manque de compétences, de rigueur, de recherche ou d’écoute, qu’il convient d’éviter. Mais il en existe d’autres qui découlent simplement de la complexité d’un projet, et celles-ci constituent une étape nécessaire. L’important est de savoir résoudre ces problèmes et d’en faire une richesse. C’est un art qui s’apprend progressivement : plus on devient compétent et solide en tant que professionnel, plus on est capable de reconnaître ses erreurs.

Prototyper implique nécessairement de passer par l’erreur et de se tromper. Le risque inverse est le manque de résilience. Accepter les erreurs implique de recommencer, de prendre du temps, de persévérer, de réaliser des diagnostics, de tester et d’étudier. Ce n’est pas forcément la phase la plus agréable du processus, mais sans elle, il est impossible d’atteindre le résultat attendu. En somme, comme dans beaucoup de situations, il s’agit de trouver le bon équilibre : investir suffisamment de temps pour oser, se lancer et accepter ses erreurs sans honte, tout en consacrant l’effort nécessaire à l’optimisation du prototype afin d’atteindre un équilibre satisfaisant entre temps investi et qualité du résultat.

Q : Dans un espace comme On l’fait, les gens arrivent avec des idées très diverses. Quel est le moment où tu vois qu’un·e porteur·se de projet passe vraiment de l’idée au prototype ? Qu’est-ce qui se passe à ce moment-là ?

C.O : Je pense avoir effectivement développé une certaine capacité à identifier les idées qui deviendront des prototypes et celles qui resteront au stade d’idées. On peut résumer cela à deux indicateurs principaux : la recherche effectuée par le porteur du projet et son profil. La recherche, dans le sens où il s’est renseigné sur l’existant, les projets ou les produits déjà sur le marché, et qu’il a une idée de la niche qu’il souhaite occuper. Le profil, dans le sens où il faut connaître la communauté de référence et avoir les compétences nécessaires pour développer un bon produit. Il n’est pas indispensable de venir d’un domaine spécifique, mais il est important de savoir de quels experts s’entourer pour s’assurer d’aller dans la bonne direction. Lorsque les personnes commencent à parler de matériaux, de fournisseurs ou de consultants, c’est généralement le moment où elles sont en train de passer à l’action.

Q : On dit souvent qu’un bon prototype doit être imparfait. Mais dans la pratique, comment on résiste-t-on à la tentation de trop le peaufiner avant de le montrer ?

C.O : Je ne pense pas qu’un prototype doive être imparfait, mais il doit surement répondre aux besoins de la phase de développement dans laquelle il s’inscrit. Il est donc essentiel de comprendre le niveau de détail attendu à chaque étape. Il y a une grande différence entre un prototype esthétique qui ne fonctionne pas et un prototype prêt à être testé par des utilisateurs externes. Ce n’est donc pas une question de perfection, mais plutôt de clarté sur l’objectif du prototype, et de capacité à trouver le bon compromis entre l’investissement en temps et en argent, et la qualité obtenue.

Je ne suis pas designer, mais je me retrouve souvent à discuter de ce sujet avec mes collègues. On peut fabriquer une chaise en deux heures ou en deux mois, avec des matériaux de récupération ou du bois précieux. L’intelligence d’un maker réside dans sa capacité à comprendre le contexte et l’objectif, puis à ajuster son niveau d’investissement en fonction du résultat souhaité.

Je ne suis pas perfectionniste, donc j’ai parfois du mal à comprendre cette tendance, ainsi que la peur de montrer un prototype. Au contraire, je pense que poser des contraintes et échanger le plus tôt possible avec les autres est la meilleure façon de faire émerger des solutions créatives.

Q : Le 7 mai, tu seras présente au forum Entreprendre pour Régénérer à ForPro sur le thème Matières, sourcing, innovation : repenser ses approvisionnements pour mieux produire. En quoi l’approche du prototypage rejoint-elle selon toi la logique de l’économie régénérative ?

C.O : Le prototypage rapide et le prototypage virtuel sont des concepts étroitement liés aux Fab Labs, qui ont largement contribué à leur succès. Avant l’avènement de machines comme les imprimantes 3D, rendues accessibles à tous grâce au projet RepRap, le prototypage était un processus beaucoup plus lent, coûteux et écologiquement défavorable. Il impliquait souvent de produire des prototypes à l’autre bout du monde et de multiplier les allers-retours pour chaque petite itération. Les imprimantes 3D et, plus largement, les machines à commande numérique typiques d’un Fab Lab permettent au contraire à l’ideateur ou son entourage de produire rapidement et facilement des tests, de les montrer, puis de les modifier en jouant avec les matériaux et les détails.

J’apprécie particulièrement le rapprochement entre le designer et le fabricant, car il permet de concevoir des objets plus intelligents et éco-responsables. Savoir utiliser une machine aide à mieux comprendre les caractéristiques et les limites d’une forme ou d’un matériau, et évite de s’obstiner sur une idée sans tenir compte de la réalité de la matière.

Dans ma vision, cela représente la vraie forme d’artisanat contemporain. Il est également essentiel de comprendre comment les choses sont produites, car l’une des grandes limites du consumérisme est justement de nous éloigner de l’origine des objets que nous consommons. On perd ainsi la conscience des ressources, de l’énergie, de la main-d’œuvre et des déchets générés, souvent délocalisés à des coûts insoutenables pour la societé et l’environnement.

Q : Si tu devais donner un seul conseil à un·e entrepreneur·se qui s’apprête à créer son premier prototype, lequel ce serait ?

C.O : Comprendre, apprendre, faire et partager ! Et évidemment de nous rendre visite dans nos nouveaux magnifiques espaces à Plan-les-Ouates, au MakerLab ForPro par Onl’fait !


CONCLUSION

Pour Cristina, prototyper n’est pas une question de perfection, mais de clarté sur l’objectif : chaque prototype doit répondre aux besoins de la phase dans laquelle il s’inscrit, ni plus, ni moins. Ce qui fait la force d’un Fab Lab comme On l’fait, c’est précisément cette culture du faire ensemble, où l’erreur n’est pas une honte, mais une étape inévitable et nécessaire vers un résultat solide.

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