Smartibex AI, c’est la rencontre entre ingénierie, santé et design. Fondé par Richard Sierra et Kevin Bonga, rejoints récemment par Laurie Pouly, ce projet utilise l’intelligence artificielle pour rendre du temps aux soignants en radiologie, là où l’information concernant les patients est trop souvent éparpillée entre des logiciels qui ne se parlent pas. Un exemple concret de ce que l’interdisciplinarité peut produire quand on apprend à parler le même langage. Ancien technicien en radiologie devenu ingénieur, Richard connaît de l’intérieur les journées chargées des équipes d’imagerie. Avec Kevin, il développe une intelligence artificielle qui rassemble les informations dispersées entre des logiciels qui ne communiquent pas, afin de libérer du temps pour l’essentiel : les patients. Dans cette interview, les trois associés reviennent sur la manière dont des disciplines différentes peuvent se rejoindre pour construire un projet concret.

Ce qui vous a réunis, terrain ou code ? Vous vous êtes rencontrés sur les bancs de l’HEPIA, l’un, diplômé de la HEdS, venait de la radiologie, et l’autre de l’informatique. Qu’est-ce qui, chez l’autre, vous a donné envie de monter un projet ensemble ? Et quel est, encore aujourd’hui, votre premier réflexe face à un problème : regarder le terrain ou regarder le code ?
Richard : À l’HEPIA, ce qui m’a frappé chez Kevin, c’est sa maturité : sérieux, pragmatique, avec un vrai potentiel. Travailler avec lui, c’était simple et efficace. Mon intuition m’a dit que c’était lui, et je savais que seul, ce n’était pas possible.
Terrain ou code ? Les deux. Mon premier réflexe, c’est la mission, avec une question : est-ce que ça rend du temps aux soignants, et donc aux patients ? Ensuite je deviens très analytique : je pose les options et je découpe le problème en petits morceaux.
Kevin : Je vois une vision claire sur le long terme et beaucoup d’ambition chez Richard. Il y a aussi beaucoup de complémentarité avec mes compétences notamment grâce à son interdisciplinarité. Mon réflexe face à un problème est toujours le terrain, il n’y aura jamais d’enseignements aussi précieux qu’en discutant avec les gens même si l’IA peut donner des pistes de réflexion.
Technicien en radiologie pendant des années, qu’est-ce qui vous a poussé à retourner sur les bancs d’école pour vous former à l’informatique ? Y a-t-il eu un moment précis, une situation dans un service, où vous vous êtes dit que la réponse à un problème vécu ne viendrait pas du terrain lui-même ?
Richard : J’aime ce métier, mais une envie plus forte que moi me disait que je n’étais pas prêt à arrêter d’étudier. Et j’ai toujours eu envie de faire quelque chose de positif, de laisser une trace.
Le déclic, c’est d’avoir un pied dans chaque monde. Aujourd’hui encore, il y a des jours où le volume et la pression prennent toute la place. Je me souviens de patients en larmes qui avaient besoin qu’on les écoute, pendant que je devais encore faire de l’administratif sur des logiciels vieux, lents et pas pensés pour nous. Le temps que je passais devant l’écran, je ne le passais pas avec eux. Le terrain sait très bien ce qui ne va pas, mais ce n’est pas lui qui construit ses outils. En apprenant l’informatique, j’ai compris que quelqu’un du terrain pouvait aussi les construire.
Avant Smartibex, que saviez-vous d’un service de radiologie ? Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en découvrant ce monde, et qu’est-ce qu’un informaticien doit désapprendre pour travailler avec des soignant·e·s ?
Kevin : J’ai la chance de n’avoir été confronté à la radiologie qu’une seule fois à 14 ans pour une fracture du poignet. Au-delà de la radiologie, j’ai appris que dans le domaine médical il y a une réalité ignorée de tous liée aux conditions de travail du personnel. Cette réalité fut brièvement mise en lumière lors du COVID, pourtant la situation ne s’est pas améliorée et tend à se compliquer. Un informaticien doit toujours apprendre et se former au vu de l’évolution rapide et constante de la technologie. Le challenge c’est de devoir se mettre à la place des soignants qui doivent travailler avec des outils pour qu’ils soient pensés pour eux contrairement à ce qui existe actuellement. Pour cela il faut comprendre ses utilisateurs et ne pas chercher à directement mettre les mains dans le code.
Concrètement, à quoi ressemble la journée d’une équipe de radiologie, et où se cache le temps perdu que Smartibex veut rendre aux soignant·e·s et à la patientèle ?
Richard : Ça dépend de la machine, mais le fil est toujours le même. Avant l’examen, il faut comprendre la demande et le contexte du patient : antécédents, allergies, résultats de laboratoire, anciennes images, et j’en passe. Puis on accueille le patient, on le rassure, on l’installe et on fait les images. Après, on traite les images et on facture chaque geste, chaque matériel. Et on recommence, des dizaines de fois par jour.
Partout dans la santé, l’information médicale est éparpillée entre des logiciels qui ne se parlent pas. En radiologie, on le paie à chaque examen, dans la préparation comme dans la facturation. Quand une information manque, il faut parfois refaire une image, avec une dose de rayons en plus. Ou pire : injecter un produit de contraste à un patient allergique ou ayant les reins fragiles. Dans un centre type, on estime le temps perdu à 6 à 7 heures de travail par jour.
On construit une intelligence contextuelle du patient : une seule compréhension de pourquoi il est là et de sa situation, avant comme après l’examen. Concrètement, le technicien trouvera le contexte utile au même endroit, et n’aura plus qu’à vérifier une facturation préparée d’après ce qui a réellement été fait. Le but : libérer du temps pour l’essentiel, le patient.
Beaucoup de projets d’intelligence artificielle dans le domaine de la santé s’adressent « à tout le personnel soignant » et finissent par ne parler à personne. Vous avez choisi de vous adresser uniquement aux équipes de radiologie. Cette précision vient-elle de l’expérience de terrain et comment change-t-elle la manière de construire le produit ?
Richard et Kevin : Oui, ça vient directement du terrain. La radiologie, je la connais de l’intérieur. C’est un des services où le travail à la chaîne se ressent le plus, et un des plus numérisés de l’hôpital : le bon endroit pour commencer. Et on démarre par les centres de radiologie privés, plus faciles d’accès au début que les hôpitaux.
Concrètement, on construit avec les personnes qui font le métier : entretiens, tests, observation dans les services. Et chez nous, l’IA propose et le professionnel décide. Les équipes nous l’ont dit : sans validation humaine, pas d’adoption. Alléger la charge mentale, c’est d’ailleurs tout le métier de Laurie.
Notre ambition va au-delà de la radiologie : rendre la santé plus humaine, pour que les professionnels fassent le métier qu’ils ont choisi. Mais on commence là où on peut le prouver.
Vous avez pu développer un projet en étroite collaboration avec la Haute école de santé dans le cadre de la formation des techniciens en radiologie. C’est une façon d’attaquer le problème à la source ?
Richard : Pas vraiment à la source, parce que la HEdS forme très bien : on y apprend que l’écoute du patient est essentielle. Le problème arrive après, en stage ou en service, quand le rythme empêche de l’appliquer.
Mais l’école a ses propres besoins. Alpine Marmot, c’est notre projet de plateforme e-learning de visionnage de cas d’études en imagerie médicale, pour les écoles de santé et les facultés de médecine. Les étudiants veulent une bibliothèque de cas permanente, accessible à distance, pour s’entraîner à leur rythme. Les discussions avec la HEdS sont prometteuses et avancées. Et pour moi, c’est personnel : construire pour l’école qui m’a formé l’outil que j’aurais aimé avoir.
C’est un projet à part, mais ce qu’on y apprend sur l’affichage des images médicales servira à notre logiciel. Et les étudiants d’aujourd’hui sont les soignants de demain : leur laisser une empreinte positive de Smartibex, ça compte.
Des étudiants de la HEG ont contribué au développement de votre identité, c’est une chance de pouvoir compter sur un regard orienté marketing, cela a-t-il été utile dans le développement de Smartibex AI ?
Richard et Kevin : Oui, même si on en récolte surtout les fruits maintenant : au tout début, le branding n’était pas notre priorité. Notre identité visuelle vient de l’agence bureau 1217, une autre équipe de Pulsés. Les étudiants de la HEG nous ont apporté autre chose : un regard extérieur. Pour la première fois, on voyait comment les autres nous percevaient, pas seulement comment on se voyait. Aujourd’hui, la communication devient centrale pour aller chercher des clients, et ce travail nous est de nouveau utile.
Les cultures, les rythmes et les vocabulaires de la santé et de l’informatique sont très différents, sans parler de la protection des données et de la réglementation. Quels ont été les malentendus les plus coûteux entre vous deux, et comment les avez-vous dépassés ? Y a-t-il eu une décision où vous n’étiez pas d’accord et où, avec le recul, l’un de vous avait raison ?
Richard : Honnêtement, très peu. Ma double formation y est pour beaucoup : la traduction entre la santé et l’informatique, je la fais naturellement dans ma tête. Et Kevin s’est approprié le vocabulaire du terrain très vite.
Chez nous, il n’y a pas de « j’ai raison, tu as tort ». Chacun explique ses raisons, on décide ensemble et on assume ensemble, y compris quand il faut changer de direction. Avec le recul, ce qui a eu raison, c’est la discussion, pas l’un de nous. Aujourd’hui on est trois : je défends le pourquoi, Kevin le comment, Laurie l’humain.
Le vrai malentendu, c’est avec l’extérieur. En pitch, on nous a déjà demandé : « Votre IA, elle diagnostique quoi ? » Rien, et c’est un choix. L’expliquer, c’est notre travail de traduction permanent.
Kevin : Il n’y a pas réellement de barrière entre la santé et la technique puisque Richard connaît très bien les deux milieux. J’aide principalement sur la conception en traduisant les idées en solutions réalistes. Il n’y a pas eu de malentendu puisque nous fonctionnons surtout sur des échanges constructifs et sommes par ailleurs très souvent du même avis. Il ne s’agit jamais d’avoir raison ou tort mais de chercher à contribuer à la mission.
Construire un outil qui touche à des données de patient·e·s, dans un environnement hospitalier, n’est pas comparable au développement d’une application grand public. Qu’est-ce que la contrainte réglementaire et la sécurité ont imposé à vos choix techniques, et ont-elles parfois été une source d’innovation plutôt qu’un frein ?
Kevin : C’était une réflexion entamée dès le début du projet : la protection des données est intégrée dès la conception, et nos modèles d’IA ne travaillent que sur des données dé-identifiées ou pseudonymisées. Le défi est également d’apporter de la modernité technologique dans un écosystème qui est cloisonné au sens informatique mais qui doit s’ouvrir pour par exemple permettre à nos modèles IA de fonctionner. Ses contraintes sont des sources d’innovation qui nous poussent à trouver des solutions soit réalisées en interne pour l’infrastructure soit en collaborant avec l’industrie et le milieu académique. C’est dans ce sens que nous préparons un projet Innosuisse avec HEPIA afin d’allier performance et précision de nos systèmes avec la sécurité et l’anonymisation des données sensibles.
Vous aviez déjà des parcours très complémentaires, vous avez eu l’occasion lors d’une semaine de design sprint de rencontrer votre troisième associée. Quelles sont les compétences qu’elle apporte dans votre équipe ?
Richard et Kevin : Laurie, on l’a rencontrée grâce à Pulse. L’incubateur accueillait pendant une semaine un workshop de Design Sprint avec Steph Cruchon, et notre projet avait été retenu comme sujet. Laurie était là pour approfondir ses connaissances sur cette méthode. À la fin de la semaine, on savait qu’on voulait continuer avec elle.
Elle apporte ce qui nous manquait : l’approche centrée utilisateur. Graphiste devenue Ingénieure des Médias à la HEIG-VD, elle a cofondé une agence de design UX à Lausanne, donc l’aventure entrepreneuriale, elle connaît. Elle a amené la méthode : entretiens, tests avec les utilisateurs, design d’interfaces. Quand quelqu’un dit « ça ne va pas », elle trouve le problème concret derrière. Son rôle, c’est que notre système soit vraiment utile à celles et ceux qui l’utilisent.
Et humainement, elle est géniale. Elle est drôle, et quand on est tous les trois, l’ambiance de travail est vraiment bonne.
Laurie : Ce qui m’a donné envie de continuer, c’est d’abord la mission de Smartibex. Aider les professionnels de la santé au quotidien et améliorer la prise en charge des patients, c’est un projet auquel j’ai envie de contribuer. Et puis j’ai eu un vrai coup de coeur pour l’équipe pendant cette semaine de sprint !
Smartibex a été accompagnée pendant 18 mois chez Pulse en remportant le triplé gagnant, dont le Prix de la Galaxie. Vous enchaînez avec MITdesignX Le Rosey, Tech4Trust et Venture Kick. Qu’est-ce que chacun de ces programmes vous apporte de différent, et est-ce que là aussi il s’agit d’aller chercher, à chaque étape, la compétence qui vous manque ?
Richard et Kevin : Pulse, c’est là qu’on a découvert l’entrepreneuriat : du networking, du coaching, des experts, dont l’avocat qui nous a accompagnés pour créer la Sàrl, un soutien pour le prototypage notre site web et notre branding, des bureaux, et l’argent des prix, qui nous a beaucoup aidés. Le Prix de la Galaxie nous a aussi ouvert 18 mois de coaching avec GENILEM sur notre modèle d’affaires.
MITdesignX Le Rosey, c’est la méthode d’innovation du MIT appliquée à notre projet. En quatre week-ends de workshops intensifs, on remet tout à plat : le vrai besoin, l’adéquation entre le problème et la solution, la vision, la mission, puis la mise sur le marché et le financement. On y apprend à construire Smartibex comme une startup moderne. Tech4Trust nous apporte du réseau et de la stratégie business, dans l’écosystème de la confiance numérique. Et Venture Kick, dont on est lauréats du Stage 1, un premier financement et l’exigence d’un jury.
On ne cherche pas une compétence précise à chaque étape : on saisit les opportunités qui servent notre mission, qu’il s’agisse de subventions, de prix ou de programmes. Nous restons humbles, et nous savons qu’il y aura des refus. C’est normal, ça fait partie du jeu, et chaque refus nous apprend quelque chose. C’est la résilience du bouquetin (ibex).
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à deux personnes de disciplines différentes qui hésitent à monter un projet ensemble ? Et avec le recul, qu’est-ce que chacun de vous a sous-estimé chez l’autre, ou chez lui-même, lorsque vous vous êtes lancés ?
Notre conseil :
Allier des disciplines différentes et complémentaires au sein d’un même projet, c’est une force. Apprenez la langue de l’autre, parlez-vous tôt, et mettez-vous d’accord sur la mission, l’ambition et ce que chacun veut pour soi : le temps, l’argent, la vie à côté. Prendre ce temps n’est jamais du temps perdu. Et écrivez-le.
Richard : J’ai sous-estimé à quel point Kevin est fort au-delà de la technique : en stratégie financière, en gestion, pour mener plusieurs choses de front, en business et en relationnel. J’étais admiratif au début, je le suis encore, et je suis très content de l’avoir comme cofondateur. Chez moi, j’ai sous-estimé ce que ça demande de mener plusieurs vies en parallèle : l’hôpital, la startup, ma famille, mes enfants. Ce sont des choix de vie, avec des conséquences personnelles. Et sans le soutien de ma famille, je n’y arriverais pas. Au fond, je savais dès le départ que seul, ce n’était pas possible. Je n’avais juste pas mesuré à quel point c’était vrai.
Kevin : Je conseillerais à des personnes de disciplines différentes de s’associer puisqu’elles bénéficient d’un atout unique. La différence est une force qui contribue à la conception de solutions innovantes dont nous avons de plus en plus besoin pour répondre aux enjeux sociétaux, environnementaux et économiques. J’ai sous-estimé la capacité de résilience de Richard qui est par exemple toujours prêt à trouver de nouvelles idées lorsqu’on essuie des refus. Il faut faire preuve de détermination dans l’entreprenariat.