L’interdisciplinarité n’est pas qu’un concept abstrait : c’est une posture, une façon d’approcher les défis en combinant des regards, des outils et des méthodologies différents. C’est justement là où Laurent Essig excelle, qui est bien plus qu’un spécialiste : c’est une incarnation vivante de cette vision plurielle du monde.
A la fois, paysagiste, urbaniste, scénographe, designer, professeur ou voyageur au long court, il crée tour à tour le premier festival d’art des arbres et de lumières, le Christmas Tree Festival de Genève, développe les premiers paysages temporaires en Suisse et imagine les nouveaux espaces publics modulaires. Dès le début des années 2000 et jusqu’en 2010, Laurent Essig développe seul ses projets ou en équipe pluridisciplinaire. Puis il fonde l’agence belandscape avec son associé David Loriot. Centrée sur l’expérience de l’utilisateur, l’équipe s’attache à développer sa propre démarche de projet dans les aménagements d’espaces publics. Elle s’intéresse aux retours d’expérience d’utilisateurs et à la valeur ajoutée révélée par ceux-ci. Cette approche favorise l’intelligence collective dans une logique de co-création et accorde une grande importance à l’étude de terrain et à sa compréhension. De nombreuses réalisations (parcs publics, jardins thérapeutiques, jardins partagés, jardins privés, etc.) témoignent de cette vision d’un paysage inclusif et contemporain*
*Publication « Temporary landscape, 40 espaces de vie » au Edition PC à Paris.
Voilà pourquoi nous avons voulu l’interroger sur cette interdisciplinarité qui fait vivre son œuvre.
Bonne lecture !

Q : Vous avez été formé à HEPIA à Genève, et vous y enseignez depuis 1997. Qu’est-ce que cette formation HES, ancrée dans la pratique et le terrain, vous a apporté que vous n’auriez pas trouvé ailleurs ?
L.E. : Lors de ma formation d’architecte paysagiste, j’ai qu’une vision de « spécialiste » du paysage et c’est pourquoi, dès mon diplôme en poche, je suis parti voir… ailleurs! La diversité des cultures, des coutumes, des paysages, de l’architecture m’a confortée sur le sentiment que l’on est tous un peu différent mais à peu près pareils! Mais c’est vrai que la connaissance du sol, de la terre, du vivant m’a apporté, je crois, quelques clés pour agir avec un « bon sens paysan ».
Q : Comment définissez-vous aujourd’hui votre métier, vous qui êtes à la fois paysagiste, urbaniste, scénographe et enseignant ?
L.E. : Je suis Laurent, c’est à dire l’addition d’expériences, de rencontres, de réussites et d’échecs et surtout de partage avec des compagnons de route qui m’ont enrichi professionnellement et humainement étape après étape. Mes intérêts sont divers et reflètent ma curiosité et pour moi, cela me semble ne former qu’un.
Q : L’architecture du paysage se situe naturellement au carrefour du design, des sciences environnementales et des sciences humaines. Cette position vous a-t-elle préparé à travailler avec d’autres disciplines, ou l’interdisciplinarité reste-t-elle quelque chose qui s’apprend ?
L.E. : L’interdisciplinarité ne s’apprend que si l’on fait quelque chose de concret et que nos actions personnelles ont des conséquences pour le groupe, le projet. Mon parcours polymorphe m’a certainement aidé en comprenant que chaque maillon est important et qu’il n’y a pas de discipline avec un intérêt supérieur. J’aime penser à la marge et me méfie des conventions…
Q : En 2005, la collaboration entre Paléo et la HES-SO est lancée, et c’est vous qui prenez le projet en main. Vingt ans plus tard, « Enigmatik » mobilise plus d’une centaine d’étudiant·e·s d’une quinzaine de hautes écoles. Comment cette aventure a-t-elle commencé ?
L.E. : Chaque grande aventure commence par une intuition. En 2005, le label HES vient de se créer au niveau Suisse et les hautes écoles spécialisées genevoises se retrouvent sous un même label mais ne se connaissent pas encore. La direction générale genevoise cherche alors un projet commun qui pourrait fédérer ces différentes hautes écoles entre elle. Le Paléo Festival Nyon est donc tout trouvé, offrant un formidable terrain d’expérimentation et une caisse de résonnance unique. Puis le projet s’élargira au niveau de toute la Suisse romande mais les hautes écoles genevoises restent toujours très impliquées.




Crédits photographiques : Bertrand Pasche (haut gauche et haut droite), Nicolas Patault (centre droit), Frédéric Montfort (bas)
Q : Qu’est-ce qui, dans la première édition, laissait déjà deviner ce que ce partenariat allait devenir ? Qu’est-ce que vous n’auriez jamais imaginé ?
L.E. : Quand on démarre un tel projet aussi anticonformiste, on se concentre surtout pour réussir et convaincre du sens d’une telle approche, sans se soucier de l’après. Terminer une première édition était déjà une gageure. Je n’aurai jamais imaginé que 20 ans plus tard, cette opération existe toujours, se renforce et évolue, puisque maintenant nous accueillons une scène pour les performances des hautes écoles de musique de la HES-SO (HEM/HEMU) et perdure si longtemps !
Q : Vous dites que chaque année, l’enjeu est de faire quelque chose de différent de l’année précédente : soucoupe volante, ballon « Moon Music », escaliers, toboggans, rooftops, scènes intégrées. Concrètement, comment fait-on pour faire travailler ensemble, sur un concept inédit à chaque fois, des étudiant·e·s en ingénierie, en musique, en santé, en design ou en travail social, avec des moyens limités, un terrain imposé et une date de livraison qui ne bouge pas ?
L.E. : Mon rôle est celui d’un guide… d’un guide montagne : Je dois connaître parfaitement le terrain où aller, les difficultés que nous allons traverser, les chemins possibles pour atteindre son but. C’est pourquoi, je fais des recherches de faisabilité, de matérialité, de thématique, de morphologie très en amont pour pouvoir proposer ensuite, un itinéraire créatif à la hauteur des capacités des étudiants. Tout l’enjeu est que l’on arrive ensemble au sommet sans faire machine arrière, ni tomber dans une crevasse… ni s’épuiser en chemin ou renoncer. J’ai la chance d’avoir déjà vécu vingt éditions et je peux transmettre quelques méthodes et savoir-faire que j’ai développés d’année en année. Un mélange de créativité les pieds sur terre et une énergie contagieuse où chaque contrainte doit être plutôt vue comme une opportunité !
Q : Plus de 2000 étudiant·e·s ont participé à l’aventure en vingt ans, et vous parlez de « la beauté de l’effort » : des mois de travail et de coordination, et une règle simple : « on arrête quand c’est fini ». Qu’est-ce que cet apprentissage a de particulier lorsqu’il se fait entre des disciplines qui n’ont ni le même vocabulaire, ni les mêmes méthodes, ni les mêmes temporalités ?
L.E. : Le projet est tellement éloigné des champs d’apprentissage classiques et des disciplines enseignées que l’on démarre à zéro, où chacun apprend le contexte, les enjeux et les spécificités de l’opération pour être au même niveau de connaissance. Les notions nécessaires vont s’acquérir très vite (6 mois) et les engagements et les aptitudes développées sont les mêmes pour tous ! L’effort, la volonté, la persévérance, l’obéissance, la générosité ou la solidarité, ça s’apprend! L’exigence de résultat est telle que l’on n’a pas d’autre choix que de continuer jusqu’à ce que le projet soit fini! Cette aventure, difficile au début, offre une chance et une expérience unique pour les étudiant-e-s, riche d’enseignements, une réelle satisfaction et une grande fierté pour tous ceux qui ont participé.
Q : Et qu’est-ce que ces vingt ans de projets éphémères vous ont appris sur la manière dont ces disciplines finissent, ou non, par parler le même langage ?
L.E. : Tout à fait, nous sommes tous identiques, avons les mêmes forces, les mêmes craintes, les mêmes obstacles à surmonter ! Toutes les disciplines « Constructives » demandent des aptitudes similaires et quand on rassemble plutôt ce qui nous unit, on construit un socle commun, une vision partagée.
Q : Paléo n’est pas votre seul terrain d’interdisciplinarité : esplanade du CHUV avec des architectes et des soignant·e·s, masterplan du CERN avec des physicien·ne·s, tram de Renens avec des ingénieur·e·s en mobilité et des élu·e·s. Dans ces projets-là, qu’est-ce que le croisement des regards a permis de voir ou de faire qui serait resté invisible pour un paysagiste seul ?
L.E. : Difficile à dire. Ce que je peux tenter d’identifier est que, grâce à mon parcours polymorphe, nous créons, avec notre équipe, des projets enrichis de tous ces regards mais choisissons librement les valeurs qui nous semblent importantes de porter pour l’intérêt du projet sans devoir transiger avec d’autres acteurs… Il me semble que nos projets sont « entiers » et destinés à tous les publics d’utilisateur. Certains nous disent qu’ils reconnaissent tout de suite notre « touche » créatrice.
Q : Et à l’inverse, y a-t-il un moment où vous vous êtes dit que trop de disciplines autour de la table pouvait nuire au projet ?
L.E. : Certains arrivent très bien à travailler avec un panel élargi de spécialistes et stimule leur réflexion et renforce la qualité des réponses proposées. Pour d’autres, trop d’acteurs peut paralyser les ambitions et la pertinence du projet. A chacun de trouver son terreau d’action et sa manière de faire.
Q : Avec Belandscape, vous avez développé une approche que vous appelez le « landscape design thinking », fondée sur l’observation de ce que les usagers font, pensent et ressentent, et vous défendez l’éphémère comme une façon de tester avant de construire pour la postérité. Le prototype, l’itération, le droit à l’erreur : est-ce qu’un festival est finalement le meilleur laboratoire d’innovation qui soit pour une haute école, et qu’est-ce que les entrepreneur·e·s pourraient en retenir ?
L.E. : On oppose malheureusement une réalisation éphémère à une réalisation pérenne et il me semble que c’est une erreur! Ce sont des exercices différents qui s’enrichissent l’un de l’autre. Le cadre d’un Festival offre un terrain expérimentation unique où seul l’intérêt du festivalier prime. L’émerveillement, le divertissement, les situations propices aux échanges sont des objectifs prioritaires qui, contrairement à ce que l’on pense, sont très difficiles à atteindre pour séduire ce public exigeant.
Q : Quel conseil donneriez-vous à un·e étudiant·e ou un·e porteur·euse de projet qui hésite à sortir de sa discipline pour acquérir une compétence qu’il ou elle ne possède pas ?
L.E. : D’être curieux, il n’y a pas une discipline, une manière de penser, une manière de faire! Il faut expérimenter, chercher, découvrir les multiples approches qui vont construire son propre parcours de vie, sa « mémoire » professionnelle. C’est en prenant les chemins de traverse que l’on peut découvrir quelque chose de nouveau, moins sur la voie principale… On croit être différents des autres métiers de création , mais tous ces métiers exercent les mêmes aptitudes similaires, les mêmes muscles, les mêmes compétences de démarche de projet, d’itération et d’abstraction. Cette agilité s’exerce simplement dans des univers différents!
Q : Et après vingt ans de Paléo, qu’est-ce qui, pour vous, constitue un projet interdisciplinaire réussi ?
L.E. : Un projet dont on ne reconnaît pas les disciplines de ces auteurs ! Un projet où l’on ne peut pas deviner qui l’a réalisé : Des architectes ? Des paysagistes? L’addition et le mélange des sensibilités, des savoir-faire permettent de se surpasser et de créer un projet qu’il serait impossible de réaliser seul. Un pour tous, tous pour un !
En résumé
- Laurent Essig se définit par l’addition de ses expériences et de ses collaborations, ce qui lui permet d’aborder chaque projet à travers plusieurs disciplines plutôt que comme un spécialiste unique.
- Vingt ans de projets comme Enigmatik lui ont enseigné que l’interdisciplinarité véritable émerge quand des professionnels divers partagent une vision commune et comprennent que toutes les disciplines « constructives » demandent des compétences similaires.
- Un projet interdisciplinaire réussi est celui où l’on ne reconnaît pas les disciplines de ses auteurs où la collaboration crée quelque chose d’impossible à réaliser seul.
À découvrir
Exposition rétrospective “20 ans HEPIA x HES-SO au Paléo”
Un terrain d’expérimentation grandeur nature
Depuis deux décennies, HEPIA participe à l’aventure du Paléo Festival à travers ses filières Architecture du paysage, Architecture et Génie civil. Chaque année, étudiantes, étudiants et équipes pédagogiques imaginent et réalisent la scénographie de l’espace HES-SO sur le terrain.
Cette exposition photographique retrace vingt ans de création, d’innovation et d’engagement collectif. Un panneau consacré à chaque édition met en lumière les réalisations et les processus de ce laboratoire pédagogique hors norme.
Du 30 novembre au 18 décembre 2026
Hall devant l’aula, HEPIA
Vernissage : mercredi 2 décembre à 12h00